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La famille et la tradition dans la littérature africaine francophone

La famille et la tradition dans la littérature africaine francophone

Bien que l’image de la famille harmonieuse, accueillante, respectueuse des traditions ancestrales et pétrie de vénération à l’égard des adultes apparaisse encore aujourd’hui, dans la littérature pour la jeunesse africaine francophone, d’autres figures surgissent çà et là, offrant d’autres contenus. Entre représentations lointaines et plus proches, petite visite dans une galerie d’images.

Plus ou moins récente en fonction de la zone géographique – à partir des années 1970 avec, entre autres, Les aventures de Leuk-le-lièvre (1975, NEA) adaptées de La belle histoire de Leuk-le-lièvre (1953) d’après Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji pour l’Afrique francophone de la région subsaharienne, et en 1912 au Caire avec Al Qutaytat el Izaz / Les chers petits chatons (Dar el Maaref) pour l’Afrique du Nord d’expression française – la littérature africaine francophone pour la jeunesse s’est caractérisée entre autres par l’image qu’elle propose de la famille et des traditions.

La famille rêvée

Cécile Lebon, spécialiste de littérature africaine, fait le constat dans son article intitulé Le roman africain francophone pour la jeunesse (Takam Tikou numéro 10, 2003) de la sublimation de la famille et de la tradition dans la littérature africaine francophone pour la jeunesse par un grand nombre d’auteurs. La littérature qui est produite est donc rarement une littérature pour le plaisir, mais bien une littérature utilitaire, de laquelle on doit à tout prix tirer une leçon, un enseignement. Tout se passe comme si ces auteurs travaillaient à projeter une certaine image (forcément subjective) de la famille et des traditions africaines, qui traverse presque toute la littérature orale et qui est l’héritage d’un passé dont peu de choses restent, souvent. Ces auteurs-là installent dans leurs textes les éléments qui consolident leur vision, et les font voyager d’un livre à l’autre, d’oreille à oreille.
Parmi ces éléments, il me semble que la fonction de la grand-mère, celle de la mère et la place de l’obéissance sont intéressantes à souligner.

La grand-mère

Cécile Lebon reconnaît que la grand-mère, cette sacrée bonne vieille femme, a toujours été, et est encore, la figure la plus emblématique de la littérature africaine francophone pour la jeunesse, tant dans la littérature écrite que dans les contes, fables et légendes qu’elle traverse avec une étonnante jeunesse et une vraie sagesse. Elle est celle qui veille au respect des valeurs que véhiculent les traditions ancestrales et qui les rappelle au besoin. Elle est toujours cette femme sublime, dépositaire de la sagesse du passé et qui la transmet à la nouvelle génération, elle est celle qui apporte des réponses apaisantes aux inquiétudes et aux questions qui tourmentent son petit-fils, ou encore l’abri le plus sûr pour l’orphelin et pour l’enfant qui a commis une bêtise. En effet, on ose rarement affronter l’éternelle canne de cette vieille bonne femme lorsque son petit-fils a trouvé refuge auprès d’elle. On peut ici penser à Grand-Ma dans Pourquoi je ne suis pas sur la photo ? (CLE / EDICEF) de Kidi Bebey qui apaise avec des mots justes Titi qui lui demande si on est mort « quand on n’est pas né… si on ne vit pas. » On peut penser également à Balacia de Une merveilleuse grand-mère (Akoma Mba) de Joël Ebouémé Bognomo, à la bonne Lyo dans L’enfant-pluie (Sépia) de Francis Bebey et, dans le même registre, à Mamita dans le livre du même nom de Fatou Ndiaye Sow, paru chez Falia Editions Enfance, qui prend soin de Aminata sa petite-fille, dont la mère est montée au ciel.

La mère

Le personnage de la mère récupère une partie de la fonction de la grand-mère pour s’enrichir : si elle est bien celle qui rassure l’enfant, celle qui s’occupe de bébé comme dans La journée de bébé (Akoma Mba) de Frida Akoa, celle qui fait le ménage, la cuisine, veille à l’entretien de la plantation familiale et prend soin de toute la famille au quotidien, elle est rarement celle qui doit servir de courroie de transmission des traditions à travers contes, fables et légendes. La mère est le pilier central de la famille et sans elle, la famille, quand elle en est encore une, perd toute sa stabilité. Cette image d’elle circule dans pratiquement toute la littérature africaine francophone pour la jeunesse et au-delà. Certes, elle meurt au début de certains contes issus de la tradition orale et dans quelques textes issus de la littérature écrite pour la jeunesse aujourd’hui. Dans le premier cas, son souvenir reste vivace et elle apparaît très souvent en rêve à ses enfants maltraités par la nouvelle épouse du père, pour provoquer un miracle qui sauvera sa progéniture de cette mauvaise situation et ramènera les enfants vers le père devenu moins aveugle et séparé de la marâtre. Dans le second cas, son souvenir reste indélébile. Elle joue un rôle tellement important dans cette littérature que, dans certains cas comme dans Nfo, l’enfant qui n’en fait qu’à sa tête (CLE) de Mbanji Bawe Ernest, le père n’apparaît que dans les dernières pages. Dans La ruse (Akoma Mba) de Idrissou Njoya, le père n’apparaît nulle part et n’est jamais cité. Un peu comme s’il n’avait jamais existé ! L’inverse est extrêmement rare, sauf dans des cas comme Tiiga (La Muse), le petit roman de Fatoumata Sanou et Matiké, l’enfant de la rue (Akoma Mba), l’album de Désiré Onana où la mère n’existe pas, même dans les souvenirs.
Il n’est pas inutile de souligner que cette littérature africaine pour la jeunesse a un réel faible pour le sexe féminin. En effet, beaucoup de textes qu’elle a produits ont une jeune fille comme personnage central. Ce qui serait dû au fait que de nombreuses femmes écrivent pour cette catégorie de lecteurs. Régina Traoré Sérié, directrice d’une collection jeunesse chez CEDA (Côte d’Ivoire) le confirme lorsqu’elle dit que « les femmes africaines ont envahi la littérature pour la jeunesse ».
Cécile Lebon propose deux explications à ce phénomène: soit écrire pour l’enfance leur permet d’entrer plus facilement en littérature, soit leur fonction sociale les rend plus proches des jeunes.

L’obéissance

Kidi Bebey, auteure de livres pour enfants, rédactrice en chef des magazines Planète jeunes et Planète enfants et docteur en littérature africaine, parlant de l’obéissance, la désigne comme un élément caractéristique majeur des écrits produits dans cette veine littéraire. Dans cette logique, l’enfant ne peut prendre aucune décision de sa propre autorité, il subit les choix d’une instance communautaire. Toute désobéissance ou tout manquement au respect de la tradition est alors puni. Certes, la punition n’est en général pas trop sévère, pour rester encore dans l’idée que tout lecteur peut se faire d’une littérature pour la jeunesse, mais elle est tout de même là, pour frapper les « garnements ». Une traversée de cette littérature africaine révèle juste une poignée d’enfants désobéissants. On peut citer ici Nfo dans Nfo, l’enfant qui n’en fait qu’à sa tête , où le petit héros, qui joue le rôle de l’enfant qui n’arrête pas de faire des bêtises, finit par se casser la dent et se fouler le pied. Il doit alors, d’après une coutume encore vivante en zone rurale dans certaines régions du Cameroun, jeter « sa dent sur le toit de la case de ses parents et faire sept fois le tour de la concession en chantant et en dansant (…) pour que le lézard lui fasse pousser une nouvelle dent. » Dans le même registre, on peut classer Kokou, le petit héros de Hortense Mayaba dans Kokou devient sage (Ruisseaux d’Afrique / Eburnie / Ganndal / Cérès), qui arrête d’aligner les bêtises lorsque son entourage le délaisse. Dans Le rocher dans la mer (Cérès / Eburnie / Ganndal / GTI / Jamana / Ruisseaux d’Afrique) de Samir Marzouki, le jeune héros profite de l’absence des parents pour emprunter le bateau de son père et foncer sur le rocher dans la mer qu’il a toujours vu de loin et qu’il lui était interdit d’approcher ; il finit par passer une sale fin de semaine au lieu de la belle journée d’aventure qu’il espérait. Dans Matinda ou la désobéissance (Agence Intergouvernementale de la Francophonie) de Joël Moundounga, l’héroïne Matinda, parce qu’elle n’écoute pas ses parents, est transformée en monstre suite à un pacte passé avec des sorciers malfaisants.

La famille réelle

A côté de cette littérature qui, d’après Kidi Bebey et Cécile Lebon, propose le reflet d’une vision intérieure de la famille et des traditions, telle que les auteurs de cette veine-là aimeraient voir exister ou telle qu’ils l’idéalisent, existe une autre littérature africaine pour la jeunesse que nous pouvons estimer plus réaliste. Cette littérature-là se saisit de toutes les réalités africaines pour les nommer une par une et tenter leur exorcisation. Elle ne colporte plus d’un texte à l’autre cette image de la famille harmonieuse, hospitalière, où les générations avec un profond respect se succédaient, où les grands-parents étaient des courroies de transmission des traditions dont les valeurs sont toujours sublimées de l’autre côté. L’espace familial cesse alors d’être juste une image bien polie dans l’esprit des auteurs, pour devenir cet espace qui se charge du tragique du réel. L’espace familial devient un lieu de fréquentes violences conjugales comme dans Je veux la lune (Haho / Agence de la Francophonie-BRAO), d’Ansomwin Ignace Hien, ou dans La femme de mon père n’est pas ma mère (Edilis / ACCT-BRAO) de Lamoussa Théodore Kafando, où Oumarou, sous l’emprise de sa deuxième femme, répudie sa première épouse et met son propre père à la porte de la maison.
Cet espace familial devient un espace recomposé lorsque dans Le cahier noir (CEDA / Hurtubise HMH ) de Camara Nangala, la vie des deux orphelins Nafiomo et Katinan devient un enfer après le remariage de Kitan, leur père dont la nouvelle épouse ne les prive pas de coups. La famille aussi, touchée de plein fouet par la pauvreté, ne parvient plus à prendre soin des enfants comme dans Prince de la rue (L’Ecole des loisirs) de Dominique Mwankumi, où Lakombe et Shégué, deux enfants des rues, fouillent la décharge pour trouver des matériaux nécessaires à la fabrication de jouets en fil de fer. Comme dans Kaïvi, l’enfant placée (Cérès / Eburnie / Ganndal ) de Béatrice Lalinon Gbado, où la petite héroine de 8 ans, Kaïvi, séparée de ses parents pour des raisons économiques, vit avec Tantie Jackie et travaille dans son « maquis » (restaurant clandestin).
La famille dans cette littérature africaine pour la jeunesse est également, et fréquemment, le lieu où se tissent et se dissimulent des crimes, lorsque dans Amina (Bertille Ndonkou Atiogué, CLE / ACCT-BRAC), l’héroïne est écartée de l’école par un mariage précoce, lorsque dans La blessure (CEDA / Hurtubise HMH) de Fatou Fanny Cissé, Mariéta, 14 ans, belle fille respectueuse des coutumes, accepte son mariage précoce et se soumet à l’excision qui la rendra stérile et la mettra au ban de la société.
Depuis quelques années, avec les nombreux conflits qui secouent l’Afrique, cette littérature s’est chargée de bruits de bottes, du sang des adultes et des enfants, de leurs cris que très souvent plus personne n’entend. Dans cette littérature que l’on pourrait appeler littérature de la guerre, la famille souvent n’existe plus, comme dans Mayiléna (Acoria) de Pius Ngandu Nkashama , où l’héroïne, durant la guerre à l’Est-Congo, perd son père, enlevé par les milices, et voit sa mère partir en la laissant avec une femme d’une cruauté inouïe, comme dans Charly en guerre (Dapper jeunesse) de Florent Couao-Zotti, où Petit Charly, 9 ans, qui voit son père arrêté par les miliciens, sa mère enlevée, est enrôlé de force dans une armée de « libération ».
Entre rêve et réalité, la littérature africaine francophone pour la jeunesse aujourd’hui propose des repères en exhibant fièrement l’image de la famille et des traditions qu’elle tire du lointain passé de ses auteurs, mais nomme également les visages que portent ces deux notions aujourd’hui au contact de la réalité quotidienne.

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Alain Serge Dzotap, auteur de cet article, tient à remercier :

-* M. Mounjouépou Mama de la Bibliothèque Pilote Provinciale de Bafoussam, Kidi Bebey et Magadjou Tankou Dolise pour leur précieux concours.
-* l’Institut Suisse Jeunesse et Médias (association AROLE) qui a publié cet article dans la revue Parole , numéro 2/2005 et nous a donné son aimable autorisation pour la publication en ligne.

Nous invitions par la même occasion nos visiteurs à prendre connaissance des activités de cette association [en visitant son site ->http://www.jm-arole.ch/]

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