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Etre un enfant en Turquie

Etre un enfant en Turquie

 

Sevim Ak

 

En Turquie, les valeurs qui déterminent la culture enfantine sont encore très étroitement liées à la tradition qui se façonne sous l´influence de l´histoire et de la religion. Dans la tradition familiale turque, « ce qui fait du mariage un vrai mariage » c’est l´enfant, selon l´opinion générale. On attribue à l´enfant des fonctions telles que « rapprocher les époux », « perpétuer le nom de famille », et des qualités telles que « source d´amour et de bonheur », « source de sentiment de sécurité pendant la vieillesse » etc. Mais dans les familles traditionnelles et féodales qui n´ont pas les normes contemporaines et modernes, une vision utilitaire et autoritaire à l´égard de l´enfant est dominante.

 

La discrimination entre garçons et filles, la culture d´obéissance, la tendance à voir les enfants comme une sorte de garantie pour l´avenir sont le résultat de ce point de vue. On s´attend à ce que les enfants contribuent au budget familial quand ils commencent à travailler, qu´ils contribuent aux dépenses scolaires de leurs frères et sœurs, qu´ils aident financièrement leurs parents âgés. En province le garçon est considéré comme la garantie de ses parents âgés et comme celui qui va perpétuer la descendance. On préfère donc un garçon à une fille. Dès leur bas âge les filles cultivent le sentiment d´infériorité, de non-valeur.

 

Au fur et à mesure que s’élève le niveau de développement de la région où l’on habite, ou que le revenu de la famille, le niveau d´éducation (surtout celui de la femme) s’élève ou que le nombre d´enfants diminue, le point de vue utilitaire envers l´enfant cède la place à une autre perspective. L’enfant apparaît alors comme fournissant l´amour et complétant la famille. Dans la famille turque moderne et urbaine, le nombre d´enfants n´est pas élevé, la structure est démocratique et la relation sentimentale permet à l´enfant de développer une personnalité autonome.

 

Selon le rapport 2004 de l´UNICEF sur la Turquie le groupe social le plus défavorisé représente 40% de la population et partage 17 % du revenu national. Les classes les plus riches à l’inverse représentent 20% de la population et disposent de 47% du revenu total du pays. A ce fossé socio-économique s´ajoutent les différences régionales et les modes de vie inégales. On se retrouve alors avec des portraits d´enfants tout à fait contraires et contradictoires quant aux valeurs qui leurs sont attribuées.

 

Il est déplorable de constater que pour les enfants défavorisés l’espérance de vie du tout petit est fragile.

Ainsi, en Turquie : – 32,5 % des femmes enceintes sont dépourvues de soins prénataux ; – 26,7% des accouchements se font à la maison et généralement dans des conditions antihygiéniques ; – chaque année 1,5 millions de bébés viennent au monde et en moyenne 133 enfants meurent chaque jour. Si le taux de mortalité des bébés a baissé de 20 % dans la décennie précédente, les différences régionales persistent. Les régions où le taux de mortalité des nourrissons est le plus élevé sont L´Anatolie de l´Est et L´Anatolie du Sud-est. La malnutrition chronique, l´infection des voies respiratoires et la diarrhée sont les causes primaires de cette mortalité qu´on pourrait pourtant prévenir ; – seuls 40,7 % des enfants de un à deux ans sont vaccinés. Le nombre des enfants qui ne reçoivent aucun soin médical est de plus de 30 000. – le pourcentage des familles qui n´ont pas de cabinet de toilette hygiénique est de plus de 31 %. Et celui des familles qui n´ont pas d´eau potable de 26 %.

A la sous-alimentation s’ajoute ensuite la difficulté à suivre une bonne éducation :

- Il y a 36 mille écoles d´enseignement primaire, dont vingt-six mille dans les villages et dix mille dans les villes. – ces écoles accueillent 10,5 millions d´écoliers dont un peu plus d’un quart étudie dans la campagne. – 614 écoles urbaines sont des écoles privées et payantes. – plus de 160 000 écoliers issus des familles aisées reçoivent l’enseignement dans ces écoles, dans de bonnes conditions.

A l´Est et Sud-est de l´Anatolie, un certain nombre de filles ne peuvent pas profiter du droit d´éducation pour raisons religieuses, structure féodale ou sens de la propriété : il n’y a pas d´école pour la fille va aider sa mère à la maison ou travailler dans les champs.

 

En 1997-98 l´enseignement primaire à 8 ans est devenu obligatoire, ce qui fait que le pourcentage des filles scolarisées a augmenté : tandis qu´en 1997-98 il y avait à peine 400 000 filles qui ne suivaient pas les cours régulièrement, en 2001-2002 ce nombre a diminué de plus de 150 000.

Dans les régions rurales la présence régulière en cours est de 74,2% parmi les enfants de 6-17 ans. Il y a encore 725 000 enfants qui ne reçoivent pas d´éducation. Au final 21 % des enfants ne savent pas lire et écrire. 25 % des filles se marient avant leur majorité qui est fixée à 18 ans !

Selon les données du Ministère de l´Education nationale il y a 1,1 million d’enfants handicapés de 4-18 ans dont 45 000 handicapés visuels, 130 000 auditifs, 500 000 à problèmes mentaux et 300 000 psychomoteurs. Ils ne reçoivent pas l´éducation appropriée puisque la scolarisation des enfants handicapés est de 2 % environ (ce qui représente 28 000 enfants en primaire). Les établissements d´aide sociale ne donnent que des possibilités financières et éducationnelles et des offres d´emploi très réduits.

 

Selon une enquête sur la main-d´œuvre enfantine, 1,2 millions d´enfants turcs de 6-14 ans travaillent. Dans les régions rurales on trouve normal que les trois quart des enfants travaillent à la maison ou dans les champs, vignes ou vergers, pour contribuer au revenu de la maison et apporter une aide économique aux familles. Dans les régions rurales, 84,6 % des garçons et 95 % des filles qui travaillent sont dans le secteur agricole. Comme les semailles et la moisson se font en printemps et en automne, pendant ces périodes on n´envoie pas les enfants à l´école mais dans les champs. Par conséquent ces enfants sont privés d´éducation, leur santé et leur développement physique sont également touchés (globalement 30% des enfants qui travaillent ne vont pas à l´école).

 

C’est ainsi que 60 % des enfants doivent assurer des travaux nuisibles à la santé. Le pourcentage des enfants blessés par suite d’accidents du travail est de 26 % dans l´industrie lourde, 12 % dans le secteur agricole et 18 % dans le secteur du transport et de la communication. Pour 100 enfants qui ont commencé à travailler, 3 cessent provisoirement leur travail à cause des blessures et maladies et 50 % pour blessures ayant entraîné des infirmités.

 

A l’Est et au Sud-est de l´Anatolie, l´exode rural lié au terrorisme, au chômage et à la pauvreté crée un déséquilibre dans la vie des enfants et augmente le nombre d’enfants qui travaillent, les empêchent de recevoir une éducation régulière. Les enfants qui quittent leur environnement habituel à cause de tremblements de terre, de conditions de vie dangereuses, de la pauvreté portent les traces de ce traumatisme.

Tandis que le pourcentage des enfants qui cessent de suivre les cours pour des raisons économiques est de 54,4 %, le pourcentage de ceux qui ne vont plus à l´école en raison des conflits armés, de la migration en ville ou de la fermeture des écoles provenant de ces conditions défavorables est de 23 %. Le pourcentage de ceux qui ne vont plus à l´école volontairement est de 18 %.

Les enfants ayant migrés en ville ou ceux qui sont internes dans une école régionale mais qui vont en ville pendant les vacances avec leurs parents qui sont des ouvriers saisonniers, travaillent comme polisseur de chaussures, nettoyeur d´automobiles, ramasseur de boîtes en carton ou de bouteilles, vendeur des mouchoirs en papier, vendeur d´eau, ouvrier dans les ateliers de confection. L´augmentation du nombre des enfants des rues est principalement liée à la migration en ville, à la pauvreté et à l´exploitation des enfants par les membres de leur propre famille.

Ce problème des enfants des rues est un des plus douloureux pour la Turquie d’aujourd’hui. On n´a toujours pas trouvé une solution institutionnelle. Il y a ainsi 80 000 enfants des rues dont 20 000 environ à Istanbul.

En Turquie le nombre des enfants poursuivis par la justice a augmenté dans les cinq dernières années. Le nombre des enfants jugés dans les tribunaux pour enfants en 2001 est ainsi de 11 300. Sur ce chiffre, 14% sont condamnés pour vol, 10% pou usurpation, 19% pou homicide, 13% pour viol ou harcèlement sexuel, 6% pour agression, 1% pour drogue.

Le nombre des enfants reçus dans les maisons de correction augmente chaque année. Le nombre d’enfants placés sous protection judiciaire est de près de 17 000. Sans compter quelques centaines de milliers sans famille ayant besoin d´être pris sous la protection. Il n´est pas facile d´être un enfant en Turquie. Les efforts pour améliorer le domaine de l’éducation promettent un avenir meilleur. Mais on ne peut attendre à ce que l´Etat fasse tout ce le nécessaire. Alors les organisations non-gouvernementales élaborent des projets pour l´amélioration des conditions et de la qualité de l´enseignement et l´augmentation du taux de scolarité des filles. Je crois qu´au fur et à mesure que les projets se concrétiseront on obtiendra des résultats. Mais en combien de temps ?