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Femmes en alphabétisation

En 2006 M.F. Ehret intervenait à TRAPPES (Yvelines)

(Informations communiquées par M.F. Ehret)

De janvier à mai 2006, avec le soutien de la Maison de la poésie de Saint Quentin, j’ai retrouvé à la médiathèque Anatole de Trappes, sur l’initiative de Marie Pierre Caruhel et de Patrick Houdin un groupe de femmes en alphabétisation avec Françoise Crosier, bénévole au Secours Populaire.

Nous avons évoqué ensemble quelques moments de nos vies passées, cherché les mots qui nous permettraient de les partager…

En voici quelques extraits…

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-* Ce jour-là, j’ai failli brûler tout mon village.

Mon oncle Kaba avait pêché beaucoup de petits poissons, sardines etc…, et moi, j’ai voulu les faire cuire. Je n’avais pas de marmite, alors j’ai pris une calebasse. J’ai cherché du bois, j’ai fait du feu et j’ai mis la calebasse sur le feu, j’y ai versé les poissons et de l’huile, et alors, hop ! Tout a pris feu, la calebasse, l’huile, les poissons… Et j’ai couru en laissant tout brûler sur place. Tout le village est venu en criant. « Ahia !!! Qu’est-ce que tu as fait encore !! » Les villageois ont tiré des seaux du fleuve, vite vite pour éteindre le feu !

Et moi je suis partie en cherchant quelque autre bêtise !

A.

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-* J’ai 8 ans. Ma sœur qui a 12 ans dort avec moi. Maman vient nous réveiller. Elle nous embrasse en disant : « debout, c’est l’heure ! ». Elle dit à ma sœur : « Allez, dépêche –toi, il faut aider ta belle-sœur pour faire le ménage ! ».

Elle m’embrasse encore, moi la benjamine, et nous laisse.

Ma sœur et moi on se lève sans traîner. Pendant que ma sœur fait sa toilette, ma belle-sœur qui s’est levé la première, me lave et me coiffe. Ouarda a dix-neuf ans, à peine, c’est la femme de mon frère. Elle est douce et gentille. Aujourd’hui encore c’est ma préférée, elle est comme une sœur pour moi, une vraie. C’est toujours à elle que je demande quand j’ai besoin de quelque chose.

En tant que cadette, je n’ai rien d’autre à faire qu’accompagner mon père, qui est handicapé et ne peut rien porter, pour les courses, et jouer avec ma petite nièce qui a deux ans. Je lui promets que son papa va venir bientôt et que nous irons à la mer. Nadia n’a jamais vu son père. Ouarda était enceinte de 3 mois quand son mari, mon frère, est retourné travailler en France. Tous les mois il envoie une lettre, et aussi de l’argent. Il a un café au Kremlin-Bicêtre. Parfois il envoie aussi un colis avec des vêtements pour Nadia et pour moi. Je suis très fière de mon grand frère. Souvent nous parlons de lui avec Ouarda. Elle l’attend. Nous l’attendons tous.

Un jour, j’avais 17 ans, j’étais mariée depuis trois ans déjà mais mon mari était retourné travailler en France, et moi j’étais revenue chez mes parents. Mon père a voulu que j’aille avec lui faire les courses. Ma mère n’était pas d’accord : que va dire son beau-frère ? s’inquiétait-elle. Elle avait peur qu’il se fâche en apprenant que j’étais sortie.
Mon père a insisté et je suis allée avec lui. Un fourgon est passé, et mon père s’est fait écraser.

A.

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-* Nous sommes au printemps, il fait chaud mais comme tous les jours, j’ai dû aller me coucher à 8h et demie alors qu’il fait encore plein jour.

Je n’ai pas envie de dormir mais les volets sont fermés et je n’ai pas le droit d’allumer, alors, dans la pénombre, je prends mon drap, je m’enroule dedans comme dans une toge, je me mets en face du grand miroir et je deviens tous les personnages que mon esprit crée. D’abord Romain parlant à la foule, cow-boy à cheval gardant ses vaches, héroïne de film d’action…

Tout cela en silence devant la glace. Je m’invente un monde peuplé de personnages imaginaires. Je finis par m’écrouler, épuisée d’avoir joué la comédie si longtemps.

F.
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-* Comme tous les étés, mon oncle maternel reste habiter aux champs, de l’autre côté du fleuve. Là-bas, il mange très bien : des patates douces, de la citrouille, du maïs qu’ils viennent de ramasser, des poissons tout juste pêchés. Traverser le fleuve, c’est vraiment difficile pour moi mais comme cette nourriture toute fraîche cueillie se trouve là-bas, je fais un effort et je traverse. Il faut passer par un étroit banc de sable qui affleure à peine entre deux bras d’eau profonde où vivent les crocodiles. J’ai peur mais je veux faire comme les grands.
Mon oncles me voit et crie : « Hey, il y a les singes ! » Il sait que j’ai peur des singes mais tant qu’il y a des patates douces et du poisson, je ne me décourage pas !
Puis vient le soir, je ne veux pas dormir là-bas, dans le noir. Je commence à pleurer en disant : « Papa a besoin de moi ». Ma tante me répond : « Tu le savais mais tu es venue quand même alors maintenant tu vas rester dormir ici ! » Et puis elle ajoute pour me faire peur « Hé ! j’ai vu un serpent toute à l’heure par là… » mais elle dit aussi : « demain ton oncle ira à la pêche, pour le petit déjeuner ce sera latcheiri et lidi (couscous poisson) . Elle sait que c’est mon point faible !
Et je reste dormir !

A.
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-* Une fois, j’étais petite et je me bagarrais avec mon frère. Il me courait après. Je me suis précipitée dans la chambre des filles, j’ai fermé la porte à clé et je me suis mise à la petite fenêtre de la chambre. Je me sentais à l’abri et j’ai continué à lui dire des bêtises pour l’énerver davantage.

Mon frère est sorti de la maison, il en a fait le tour, il est arrivé sous la fenêtre de ma chambre. IL y avait une table juste là dehors. Il a pris cette table et a cassé le carreau de la fenêtre en jetant la table dessus. Il s’est enfui tout de suite, réalisant qu’il avait fait une bêtise.

Quand mon père est rentré le soir, il a trouvé le carreau cassé. Il a frappé mon frère avec une ceinture et moi, l’aînée, je me suis fait gronder.

F
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-* J’avais à peu près 12 ans, ma grand-mère était malade, elle ne mangeait presque plus rien et elle était tout le temps fatiguée. Je pensais qu’elle devait aller à la Mecque pour revenir en bonne santé. Je décidais donc de l’emmener à la Mosquée pour que le grand marabout bénisse son voyage.

C’est moi-même qui l’aie emmenée. Il y avait beaucoup de monde et quelqu’un a bousculé ma grand-mère. Elle est tombée. J’ai crié : « Aidez-moi, aidez-moi, ma grand-mère est tombée ! » Deux jeunes femmes vêtues d’un grand boubou blanc l’ont relevée et l’ont fait asseoir, dos au mur, sur le tapis de la mosquée. Au bout de quelques minutes m’a grand-mère s’est relevée et nous sommes allées voir le marabout. Elle s’appuyait sur moi et elle a reçu la bénédiction, puis nous sommes rentrées.

Mon père était furieux. Il m’a engueulée !
« Pourquoi as-tu emmenée ta grand-mère à la Mosquée un vendredi ! Tu sais bien qu’il y a trop de monde ! »

Il criait si fort, je n’ai rien dit. Je ne savais pas qu’il y avait tant de monde le vendredi.
Plus tard, je lui ai expliqué. Je voulais seulement que le grand marabout bénisse ma grand-mère pour qu’elle aille à la Mecque et qu’elle revienne en bonne santé !

H.
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-* Au Sénégal, un jour, nous étions une bande de 7 enfants de 7 à 11 ans et nous avons décidé d’aller au marigot. Le fleuve était haut, nous avons pris une pirogue en cachette, et tous nous sommes montés dedans.

Nous nous sommes éloignés du rivage. Au bout d’un moment, certains d’entre nous ont voulu rentrer mais les autres ne voulaient pas. Le plus grand d’entre nous voulait rentrer alors il a sauté du bateau.

Il ne savait pas nager, mais nous l’ignorions. Nous avons cru qu’il faisait l’idiot et nous avons bien rigolé en le voyant s’agiter.

Aucun d’entre nous ne savait nager. Un par un nous avons sauté du bateau. Et nous avons tous commencé à nous noyer. Un seul enfant était resté dans le bateau. Heureusement quelqu’un nous a vus et a crié : « Au secours » pour que les adultes viennent nous aider.

Heureusement ils sont arrivés très rapidement. Mon frère de 15 ans est rentré dans l’eau pour me sauver. Il savait très mal nager et en m’agrippant à lui, j’ai failli le faire couler.

L’histoire s’est bien terminée. Nous étions tous sains et saufs.

Depuis j’ai très peur de l’eau et je ne me baigne jamais dans la mer !

A.
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-* J’ai 18 ans. Je viens juste de me marier, j’ai quitté ma famille. Je suis arrivée en France depuis une semaine. C’est mon mari qui fait les courses. Il a rapporté deux paquets de couscous, des légumes frais et deux boites de pois chiches. Je vais donc pouvoir préparer un bon repas pour mes invités : mon oncle et ses amis viennent fêter mon arrivée en France et je veux bien les accueillir !

Je commence à préparer, couper les oignons, la viande, la laver, couper les légumes. Je mets la marmite dans le four, quand elle est bien chaude, je prends l’huile. C’est un grand bidon de 5l, et j’en verse une louche… ça fait « Pouffffffff… » et ça commence à mousser !

Mon oncle qui a entendu le bruit entre dans la cuisine. Il me demande ce qui se passe.
-Je ne sais pas… j’ai mis de l’huile…

Il regarde le bidon…

- Mais ce n’est pas de l’huile, c’est du liquide vaisselle !

- Chez moi en Maurétanie, on récupère les récipients plastiques pour conserver l’huile, le lait, l’eau… Et le Paic citron avait exactement la couleur de l’huile !

Voilà comment j’ai failli empoisonner toute ma famille !

A.

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Contacts Marie Florence Ehret :

-* [courriel->]
-* [site internet ->http://mf.ehret.free.fr]

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