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Approche du haïku

Jean Foucault

Ce texte est le compte-rendu d’un séance de formation organisée par Jean-Hugues Malineau le 25 septembre 2003 à Eaubonne (Val d’Oise). Il regroupait des enseignants de la commune, sous l’égide d’un groupe de travail organisé par l’Institut International Charles Perrault, la circonscription de l’Education Nationale. Il amorçait une action d’écriture de haïkus, rencontre avec la calligraphie japonaise, etc., durant toute la saison scolaire. Kakémonos et publication en sont issus. Nous en rendrons compte dans un prochain numéro.

Jean-Hugues Malineau, après avoir présenté l’histoire et le sens de cette forme poétique, a échangé sur sa pratique et permis aux enseignants de prendre contact pratique avec elle.

Tour d’horizon historique

Le Japon connaissait une forme poétique appelée le « tanka », poème en 5 vers de 5 et 7 syllabes selon le rythme suivant : 5/7/5 puis 7/7.

Une succession de tankas constitue un renga. Le renga est réalisé par plusieurs auteurs qui doivent suivre certaines règles assez strictes. Ces poèmes participaient aux loisirs de la Cour. C’est à la fin du XVIe début du XVIIe que le haïku (ou hokku) – composé des trois vers qui forment la première partie du tanka (5-7-5) – est détaché de l’ensemble et devient un poème à part entière. Jean-Hugues Malineau rappelle l’usage de ces écrits comme jeux de société. Ainsi de certaines cartes à jouer où il faut rassembler le haïku du distique qui le suit pour reconstituer le tanka. La poésie faisait aussi l’objet de citations dont il fallait au plus vite retrouver l’auteur ou poursuivre le poème. Je signale que le musée de la carte à jouer d’Issy-les-Moulineaux dispose de jeux japonais de cette période ancienne. Durant le premier siècle du haïku les œuvres proviennent surtout de moines voyageurs. Basho notamment a écrit un récit de voyage entrecoupé de temps à autre par ces fameux haikus : c’est « une petite perle qui apparaît ». En France la connaissance de cette forme poétique apparaît au début du XXe siècle (Ribemont-Dessaigne), dans la période où les impressionnistes découvrent aussi la peinture japonaise (Hokusaï, Hiroshige). La connaissance approfondie du haïku dans la période récente est due à Jacques Bussy parfaitement bilingue, qui a publié voici vingt-cinq ans environ (chez des éditeurs de poésie comme Fata Morgana ou La Délirante). L’épanouissement du haïku dans notre pays est sensible depuis dix ans environ grâce notamment au travail de Maurice Coyaud, avec notamment son recueil Fourmis sans ombres. Les recueils vont ensuite se succéder chez Fayard, Arfuyen, Monodaren, Folle Avoine… Il y a des anthologies de haïkus notamment aux éditions Gallimard (voir la collection blanche en poésie).

Esprit et forme du haïku

Il s’agit d’exprimer – en trois temps – le « où » le « quand » et le mystère des choses. Le deuxième vers est le plus long (7 syllabes dans la tradition).

La « petite surprise » est dans le troisième (qui aide à saisr le sens de l’ensemble). Le haïku correspond à une sensation fugitive, à un moment donné, à une émotion, un émerveillement : Oh une luciole regarde

je crie, mais j’étais seul.

(Taïgi)

On ne peut pas tout traduire car dans les idéogrammes les sens donnés sont multiples (et le dessin lui-même de l’idéogramme peut faire sens).

Roland Barthes parle de ces petits instants dans Anamnèse (« quand la cuillère rencontre la partie ébréchée du bol ») Jean Follain dont on a fêté en l’anné 2003 – bien discrètement ! – le centième anniversaire de la naissance, se situe dans l’esprit de ces textes : tout fait événement pour qui sait frémir

Quelques indications à retenir pour composer dans l’émotion et non dans la réflexion intellectuelle (il ne s’agit pas d’un discours philosophique, abstrait) :

- l’émotion vraie

Je lève la tête

l’arbre que j’abats

comme il est calme.

(Issekiro)

- l’évocation le plus souvent d’une saison, ce qui le « date » : ainsi par exemple le corbeau évoque l’automne, la grenouille le printemps.

- la mise en mouvement de l’un des cinq sens

Même mon ombre

est en pleine forme

premier matin de printemps

(Issa)

- Dieu est dans la goutte d’eau aussi bien que dans l’infiniment grand, la nature est partout infinie :

Les montagnes lointaines

se reflètent dans les prunelles

de la libellule

(Issa)

le saule

peint le vent

sans pinceau

(Saryû)

la brise de ce matin

courbe les poils

d’une chenille

(Buson)

Des extraits d’autres haïkus sont parfois repris par un poète pour établir un dialogue par le texte. Ainsi Fûmo a-t-il écrit :

Devant le volubilis il est homme à déposer

son balai à terre

Ce à quoi répond Bashô :

Devant le volubilis je suis homme à avaler

mon frugal repas

Le haïku est une philosophie, un « relevé » de la réalité, fixé par la volonté :

Nuit d’automne le papier trouvé d’une cloison

joue de la flûte

(Issa)

Nul hermétisme : vous ne voulez pas que la photo soit floue… Il faut donc être clair pour que l’autre – le lecteur – puisse vibrer avec vous.

Ainsi ce merveilleux haïku :

Le voleur m’a tout emporté Sauf la lune

qui était à ma fenêtre

(Ryokhan)

Et ces autres :

Au bout du doigt du bébé suspendu

un arc-en-ciel

(Hino Sôjo)

La vie est-elle courte ?

il m’a semblé bien long

le rêve que j’ai fait.

(Yayu)

Textes d’enfants

Jean-Hugues Malineau passe ensuite à la lecture commentée de quelques textes d’enfants, réalisés lors de ses interventions dans les classes.

Matin d’hiver deux mé-sanges se battent

pour du beurre

L’enfant de la région du Puy-en-Velay qui a écrit ce poème en période hivernale, l’a composé « sans le faire exprès ».

Le même enfant a réalisé – « consciemment » cette fois – ceci : Deux mésanges elles ont fait leur nid dans la boîte à lettres

quelle bonne nouvelle.

Haïkus réalisés par des petits de CP :

Quand elle a fini une main

je lui donne l’autre et puis l’autre…

la coccinelle.

Le jeune enfant

la pomme tombée de l’arbre

il essaie de la remettre

J’adore l’odeur de ma peluche

elle a gardé l’odeur du chat

qui jouait avec elle

Dans le ciel d’automne

un merle noir s’envole

suivi par son chant

Après le spectacle

trois cent mains applaudissent

j’entends celles de maman

Privée de ses pattes

la sauterelle me regarde

Je rougis

Pour des réalisations avec les enfants il faut : proposer aux enfants de trouver quelque chose de naturel entre l’école et la maison, quelque chose que vous n’avez jamais vu… ça ne se joue pas à 10 000 kilomètres… c’est dans son quotidien… Et ce « sans chercher la petite bête » à tout prix : toujours penser à l’émotion. Ce n’est pas un travail technique, intellectuel, habile : sans l’émotion rien ne pourra fonctionner.

« Je questionne beaucoup les enfants, en interrogeant la faille, le mal dit… » avance encore Jean-Hugues Malineau.

L’Atelier de réalisation

Jean-Hugues Malineau présente aussi des petits livres, qu’il a réalisés, dont certains sont adressés aux amis par lui et sa compagne (sur une thématique différente et choisie chaque année). Pendant quelques mois ils sont en éveil dans la perspective du point de vue qui a été décidé.

Durant la séance on revient ensuite sur quelques données permettant l’approche dynamique du haïku. Ainsi l’attention permanente aux petites choses « particulières », notées a fil du jour. C’est là qu’il convient sans hésiter de trouver le chemin de la création, de l’ouverture au monde…

Nous passons ensuite à la création : chacun est invité à produire ce qui pourrait être un haïku et Jean-Hugues Malineau le commentera lors de la mise en commun. Pour ceux qui ont réalisé plusieurs textes la consigne est de n’en proposer qu’un seul au groupe.

Bien peu de textes ce soir-là sortiront indemnes de la réflexion. Mais la critique est bénéfique, indispensable. La mise en commun et les réflexions de Jean-Hugues Malineau permettent de préciser la démarche pratique, de prendre conscience de ce qui est acceptable ou non.

La relecture a permis d’aborder quelques données qui permettent d’améliorer les textes :

- inverser l’ordre des facteurs est souvent efficace pour améliorer. – éviter le participe présent (« C’est un instantané, donc je vais au présent »). – le haïku part d’un petit événement minuscule mais concret : ce n’est pas simplement une réflexion philosophique (Guillevic : Essaie de te souvenir – d’un caillou – en particulier) – toujours se demander : est-ce que le lecteur, l’auditeur comprend ? Où est l’émotion ? – Etre positif : c’est un rapport au monde toujours positif qui est en jeu – éviter l’anecdote, « l’histoire » (même problème que pour l’abstraction philosophique). – etc.

sur l’effet produit par le texte. L’écrivant comprend mieux ainsi ce qui ne va pas (même si ça ne donne pas automatiquement la solution : la réalisation d’un haïku ne fonctionne pas à la « recette »).

Voici deux textes parmi ceux réalisés ce soir-là et qui semblent correspondre à l’esprit du haïku :

Silence dans la chambre

Un livre passionnant

avec moi mon chat rêve.

Commentaire : sensuel et apaisé

L’œuf frais pondu

Contre ma joue

je ferme les yeux

Commentaire : je ferme les yeux pour mieux l’apprécier. Evocation de la proximité de la chaleur d’été et de la fraîcheur.

En fin de parcours Jean-Hugues Malineau donne encore à entendre des textes de Jacques Bussy. Il évoque le livre sur les chats où paraissent par exemple ces textes  :

Le chat

trouve toujours la bonne place

pour être beau

Dernier jour d’été

mon chat sur la terrasse

retient le soleil

L’eau de l’aquarelle

je la bois

et je rêve

Jean Foucault