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Il était une fois… Johanna

Johanna pratique la bande dessinée et anime des ateliers qui mêlent le rapport au texte et à l’image. A ce titre il nous a semblé intéressant de lui proposer d’expliciter ses motivations et sa démarche.

Cela fait maintenant quatre ans que j’interviens régulièrement pour parler de ma pratique d’auteur de bande dessinée, faire partager mon art et animer des ateliers de création auprès des jeunes et des moins jeunes. Cette activité a démarré en même temps que ma carrière d’auteur professionnel. Cependant, ayant été amenée à organiser des manifestations et des expositions[1] sur la bande dessinée, je m’intéresse depuis 1996 à faire connaître le neuvième art auprès du public.

Ateliers, formations ou rencontres ?

Avant de développer l’intérêt que représente pour moi cet aspect de mon activité, il convient de distinguer plusieurs types d’interventions :

- les rencontres en milieu scolaire qui durent en général le temps d’un cours et durant lesquelles je présente mon métier et mes albums ; – les ateliers de création, en milieu scolaire ou dans d’autres structures, où il s’agit de réaliser une bande dessinée au cours d’une intervention d’une demi-journée ou de plusieurs jours ; – les Master Classes pour jeunes adultes, étudiants ou semi-professionnels, proposant une formation plus pointue sur les techniques et les bases théoriques de la BD ; – les formations pour bibliothécaires aux modules très divers, dont l’objectif est d’approfondir la présentation du métier d’auteur ou de donner des clés d’analyse et de compréhension des codes narratifs spécifiques à la bande dessinée.

L’ensemble que constituent ces interventions est très riche et demande pour chaque cas une préparation spécifique. Pourtant, il est possible de voir se tisser à travers ces différentes démarches plusieurs fils conducteurs. Je vais donc tenter de définir l’apport général que peuvent constituer ces interventions, pour les participants et moi-même, à partir d’un point de vue d’ensemble. Je mettrai cependant de côté les simples « rencontres » en milieu scolaire dont l’impact et l’intérêt dépendent beaucoup du travail réalisé par l’enseignant en amont et en aval.

L’idée d’un « savoir-faire »

Lorsque l’on s’attelle à transmettre une discipline, un métier et/ou une pratique artistique il convient de définir dans quelle filiation on se place. Lorsque j’ai commencé à faire de la bande dessinée à temps plein, c’est à dire lorsque je suis rentrée à l’école des beaux-arts d’Angoulême[2 ] , mes professeurs et les professionnels que je rencontrais insistaient souvent sur le fait que la bande dessinée n’était pas de l’art, mais une forme d’art appliqué ou même d’artisanat. « Nous sommes des artisans qui racontent des histoires » se plaisaient-ils à nous répéter régulièrement. Pourtant, je fais partie de cette première génération d’auteurs qui a fréquenté une école d’art pour « apprendre à faire » de la bande dessinée ! Traditionnellement, en effet, la bande dessinée s’apprenait sur le « tas », lorsqu’un artiste ou un dessinateur était amené à publier ses œuvres dans un magazine.

Avec la disparition des magazines de bande dessinée et des journaux où l’on pouvait faire ses armes ainsi que l’arrivée d’un enseignement de la bande dessinée en école d’art, la BD a gagné ses lettres de noblesse3 et s’est professionnalisée. La première conséquence de cette mutation est sans doute une perte de créativité : les jeunes auteurs, rompus aux « ficelles du métier » produisent des œuvres effectivement « bien ficelées » mais peu novatrices. La deuxième conséquence contredit la première : une meilleure connaissance du médium et de ses potentialités créatives pousse les auteurs à se lancer dans des exercices de style osés [4 ] . Acteurs de cette évolution, les auteurs de bande dessinée cherchent à redéfinir eux-mêmes la nature de leur discipline, abandonnant le statut d’artisan et rejetant celui de plasticien, pour leur préférer des comparaisons plus littéraires[5 ] , soulignant par-là même que la bande dessinée est intimement liée à son support et mode de diffusion : les journaux ou le livre.

Une transmission créative

C’est sans doute parce que je suis passée moi-même par une école d’art que je considère la bande dessinée comme un art à part entière et non pas comme un art appliqué. C’est également pourquoi je m’attache dans mes interventions à transmettre une certaine idée de la création plutôt que d’enseigner simplement des techniques. Il me semble, en effet, que la technique doit être soumise à la démarche créative et non l’inverse. Générer des envies, comprendre comment on peut faire émerger des idées, apprendre à regarder et à explorer le lien intime entre la trace graphique du dessin et celle du texte écrit, voilà autant d’enjeux de l’atelier de bande dessinée. Même si les « trucs » font « recette » auprès des ados qui veulent comprendre avant tout « comment on fait », l’atelier est là pour explorer ce moyen d’expression vivant qu’est la narration-en-images, l’enrichir et le faire évoluer. Je suis donc attentive à ce que la création naisse de cet échange, car l’intervenante que je suis ne détient pas une science mais, au mieux, les qualités que me confère mon expérience.

Aussi, qui dit moyen d’expression vivant dit culture. Tant que la bande dessinée était considérée comme un sous-genre de la littérature, elle appartenait de fait à une sous-culture dont les subtilités ne pouvaient être décryptées que par les aficionados. Aujourd’hui, l’abondance, la multiplicité et l’explosion formelle des publications ne permettent plus de parler d’un « genre » mais plutôt d’un langage graphique singulier aux possibilités multiples. Les interventions participent donc à sortir la bande dessinée de la confidentialité, à aider à sa compréhension et également à affiner le regard critique de ses futurs lecteurs. Ecrire en images et savoir lire entre les vignettes

Alors que naguère la bande dessinée était vue comme une anti-lecture contraire à l’imaginaire des enfants, il arrive qu’elle soit considérée aujourd’hui par certains éducateurs comme la solution miracle pour ramener les jeunes vers la littérature. Il s’agit dans les deux cas, à mon avis, d’une seule et même erreur. La bande dessinée demande une lecture spécifique qui exige autant l’adhésion du lecteur que la littérature. Un grand lecteur de bande dessinée fera plus tard un lecteur de bande dessinée exigeant pour qui, heureusement, l’offre de qualité existe depuis quelques années. D’ailleurs, si nous assistons actuellement à un essor dans la diversité des publications, c’est parce que les auteurs d’aujourd’hui ont été hier de grands lecteurs. L’arrivée en France des comics américains dès les années 1980 puis des mangas japonais dix ans plus tard ont permis une évolution heureuse des formats, des thèmes et, par conséquent, de la nature des récits[6] .

C’est lorsque l’on arrive à comprendre justement en quoi la lecture d’une bande dessinée demande une gymnastique spécifique et en quoi l’écriture d’une bande dessinée exige une alchimie particulière entre les images et les mots[7] que l’on entre dans le cœur du sujet. Dans mes interventions, j’insiste beaucoup sur ma façon d’élaborer mes scénarii et sur le fait que le texte ne précède pas forcément l’image[8] . Même pour des auteurs travaillant en couple scénariste/dessinateur, les scénarii sont la plupart du temps esquissés, s’ils ne sont pas également « joués » avant d’être dessinés, presque comme lors d’une répétition théâtrale[9] . L’art de la bande dessinée réside dans une alchimie visuelle complexe et abstraite, dans laquelle le parti pris esthétique, les associations d’images, le rythme des couleurs (ou des contrastes du noir et du blanc) et l’alternance des silences et des textes créent du sens à différents niveaux sémantiques. Et pour que puisse naître cette alchimie il existe différentes pratiques mais pas de recettes, encore moins de techniques. C’est avant tout une question de ressenti.

Images parlant des langues étranges

Ce ressenti parfois quasi instinctif s’acquiert, comme on l’a vu, par la lecture et par la culture visuelle de l’amateur ou du professionnel. Les pays asiatiques sont de grands consommateurs de bandes dessinées car leur tradition iconographique et leur écriture en idéogrammes se prêtent à ce type de lecture. Pourtant, le lecteur occidental pourra constater que le rythme et le découpage des pages des mangas japonais est moins complexe que ceux de nos bandes dessinées européennes, car il est plus linéaire et contemplatif que chez nous. Le lecteur européen novice pourra également être choqué par une succession d’images qu’il jugera violentes, car ses référents iconographiques en la matière sont différents de ceux des Japonais. Ayant accompagné sur trois ans un projet de Master Classes au Vietnam[10] , j’ai pu constater à quel point les images dont nous sommes imprégnés par notre culture constituent des éléments sémantiques que nous réintégrons instinctivement dans nos bandes dessinées. Définir ces éléments iconographiques, les analyser et les utiliser consciemment a donc été l’une des facettes importantes de l’enseignement durant les Master Classes. Il a d’ailleurs fallu très vite lever le malentendu qui s’était glissé entre les intervenants (dont je faisais partie) et les étudiants des Master Classes en précisant que l’art graphique que nous allions leur enseigner n’était pas un art du dessin (nous n’étions pas là pour leur apprendre à dessiner comme Disney ou Uderzo) mais l’art de la narration-en-images qui pouvait se nourrir de leur propre culture iconographique[11] .

Définir maintenant en quoi tient exactement cet enseignement de la bande dessinée, s’il ne s’agit effectivement pas d’apprendre à dessiner des petits Mickeys, me semble complexe. Sans doute aussi complexe que le langage de la BD lui-même. Il existe bien sûr quelques étapes indispensables à parcourir pour appréhender une narration-en-images : esquisses, croquis, recherches d’ambiances et de personnages et, le cas échéant, recherches de dialogues. Écrire le récit dessiné, le faire lire, évaluer dans cet échange la justesse de la juxtaposition des images en regard du sens qu’on veut lui donner, changer puis rectifier ou revenir en arrière, voilà autant d’éléments autour desquels s’articule l’enseignement. Et comme je le disais plus haut, c’est mon regard aiguisé d’auteur et de lectrice assidue qui servira de socle aux échanges créatifs. Après plusieurs années d’intervention, j’ai perdu une grande partie de mes convictions sur ce qui pourrait définir à coup sûr une « bonne BD », mais j’ai gagné en assurance dans ma pratique. Une libre association d’images sans aucun rapport entre elles ne forment pas forcément une bande dessinée, mais il suffit parfois de peu, d’un lien, d’une récurrence, d’un mot ou d’un ajustement particulier des vignettes entre elles pour que le récit se forme et prenne sens ou émettent une émotion, une musique sensible. C’est pourquoi je pense, par exemple, que la bande dessinée est un médium idéal pour retranscrire les récits de tradition orale car l’association des images entre elles permet une lecture plus ouverte sur les univers mentaux non rationnels, proches du conte ou de la poésie[12] .

Continuer à transmettre

Grâce à mon activité d’intervenante je continue à découvrir en quoi les albums qui m’ont émue ont pu faire sens dans mon esprit. Puis, en transmettant mes découvertes, je continue à découvrir et participe ainsi à renouveler mon art.

Notes

[1] Principalement l’exposition Opera Komiks (1996) réalisée en Pologne pour l’Association Française d’Action Artistique (AFAA) sur les nouvelles tendances de la bande dessinée française et l’exposition Ils rêvent le monde (1999) réalisée également pour l’AFAA sur le thème de l’an 2000 dans la bande dessinée francophone.

[2] En 1992 il s’agissait encore d’une école régionale des beaux-arts, rebaptisée ensuite École Nationale Supérieure de l’Image (ÉNSI) en changeant de statut administratif.

[3] L’appellation « neuvième art » s’est généralisée.

[4] C’est particulièrement vrai des auteurs qui ont fondé l’Oubapo (Ouvroir de la bande dessinée potentielle) en référence à l’Oulipo de Pérec et Queneau.

[5] Je fais ici référence aux déclarations de Joann Sfar qui compare son travail à celui des feuilletonistes du XIXe siècle.

[6] La bande dessinée étant une œuvre d’expression graphique, le format et la pagination des livres, l’impression en couleur ou en noir et blanc, participent au récit lui-même. L’arrivée des petits formats en noir et blanc à pagination augmentée a permis à de nouveaux types de récits (plus intimistes et personnels) de voir le jour.

[7] Voire les images entre elles ! Une bande dessinée muette n’en est pas moins une bande dessinée, parfois fort expressive.

[8] La bande dessinée « s’écrit en dessins » plutôt qu’elle n’« illustre un texte ».

[9] On a souvent comparé la BD au cinéma à cause du cadrages des images. Mais je suis de ceux qui pensent que la bande dessinée se rapproche plutôt d’un théâtre en vignettes.

[10] Gérald Gorridge, auteur et enseignant à l’ÉNSI d’Angoulême, a mis en place de 1999 à 2003 un cycle complet de Master Classes à Hanoï (Vietnam) durant lesquelles j’ai eu la chance d’intervenir à trois reprises.

[11] Nous leur avons proposé de travailler à partir de leurs légendes populaires en utilisant les sources iconographiques traditionnelles que sont leurs gravures sur bois.

[12] Pour mieux s’en rendre compte, lire ou relire les ouvrages de Fabio édités au Seuil