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Quelques enjeux psychiques de l’écriture adolescente

Pascal HACHET

Voici la communication présentée par Pascal Hachet lors des 4èmes Rencontres Nationales du réseau Lignes d’écritures et de l’Institut International Charles Perrault, le samedi 23 novembre 2002, à Eaubonne. N’ayant pas reçu toutes les communications dans les délais prévus nous ne pourrons en effet publier les textes de ces interventions sous cette forme. Nous avons donc choisi de le faire dans les numéros suivants de la revue, au rythme d’une communication par numéro.

Ecrire, c’est s’emparer du monde.

(Gustave Flaubert, à l’âge de 15 ans)

Par la parole, l’adolescent exprime un besoin d’être immédiatement en relation avec autrui. Au moyen de l’écriture, à laquelle il recourt parfois, il intercale dans ce besoin une expérience dérivative et créatrice de la solitude, volontaire ou contrainte. Certains écrits de jeunesse sont destinés à n’être lus par personne. C’est le cas des journaux intimes. Rédigés sans souci de forme et sans recherche de style, ils servent essentiellement à contenir les émotions et les tensions corporelles. Le jeune s’en détourne lorsqu’il devient adulte.

D’autres écrits d’adolescents sont destinés à être lus, mais le lectorat visé est très varié et volontiers restreint. Il peut s’agir d’autres jeunes. C’est le cas des lettres et des poèmes d’amour. Il peut enfin s’agir de lecteurs anonymes. C’est le cas des textes écrits – avec l’intention de les faire éditer – par les écrivains en herbe. Ces occurrences suggèrent que l’écriture adolescente est tendue entre ce qui est pour soi et ce qui est pour autrui. Lorsque l’écrit prend forme dans le secret de la chambre, l’autre est présent, même si le texte est destiné à rester pour soi. Cependant, une tentation autistique existe dans chaque activité d’écriture. A ce titre, les parents doivent être sensibilisés aux signes qui indiquent que les écrits d’un jeune sont un lieu de repli narcissique.

Ecriture et cohérence psychique

Il y a la page blanche et il faut la couvrir, centimètre par centimètre, de la chair froide des mots. De cet absolu cadavérique, assassin et vulgaire. Enduire cette page de certitude et de sens. (Cyril Collard, 1993)

D’une façon générale, le désir d’écrire du jeune semble plus vif lorsque ses rapports avec les autres – les parents, les enseignants, les copains, etc. – deviennent complexes pour lui. Que l’on n’aille pas déduire pour autant de cette observation que le recours à la parole serait un signe de bonne santé et que le recours à l’écriture serait un signe de pathologie mentale ! Dans de nombreux cas, le détour par l’écrit est incontournable pour élaborer un fantasme ou une expérience vécue. En psychothérapie, l’écriture d’une angoisse concourt souvent, à condition bien sûr d’en parler également, à la compréhension et à l’amenuisement de cette émotion désagréable. La question est au fond : dans quels cas l’écriture fonctionne-t-elle comme un outil d’élaboration psychique – apparaissant même dotée d’une épaisseur symbolique supplémentaire, comme si elle témoignait d’un redoublement de l’élaboration psychique – et dans quels cas est-elle le lieu d’un enfermement imaginaire ?

Je pense que les adolescents qui privilégient la parole pour s’exprimer auraient disposé d’un entourage précoce pas trop défaillant, c’est-à-dire ni distant ni étouffant et, surtout, cohérent dans sa manière de prendre soin de l’enfant qu’ils furent. Quand aux jeunes qui privilégient l’écriture pour s’exprimer, leur psychisme porterait la trace d’une défaillance plus ou moins marquée de cet environnement primitif.

Je poserai ici quelques hypothèses. L’activité d’écriture, notamment à l’adolescence, prendrait le relais d’une activité psychique infantile : donner de la cohérence et du sens à l’image maternelle afin d’aider cette image à tisser de la cohérence et du sens pour l’enfant. Rappelons que pour les psychanalystes, d’une part l’image maternelle est constituée et installée dans l’inconscient du nourrisson à partir des échanges que celui-ci développe avec son environnement affectif précoce, d’autre part cet environnement se limite rarement à la mère biologique stricto sensu. A la différence de l’adolescent qui « tchatche », celui qui écrit adresserait moins une demande de reconnaissance à l’autre qu’une demande de mise en cohérence psychique par et sous le regard de l’autre. Le jeune prendrait la plume pour retrouver et élaborer, mais sans y laisser sa peau, les traces vertigineuses d’une catastrophe psychique qui, telle une poche de grisou, gît explosivement et à grande profondeur dans son inconscient : la perception presque mortelle par l’enfant qu’il fut de l’inanité de ses efforts pour soutenir et soigner la ou les personne(s) qui composèrent son environnement affectif de base. L’adolescent qui s’engage véritablement dans l’écriture se laisserait inconsciemment ramener vers les traces de cet accident psychique. Mais à la différence de la manière dont il y fut confronté lorsqu’il était nourrisson, ce serait pour tenter d’articuler créativement ces traces destructrices avec son fonctionnement psychique au lieu – et faute d’avoir autrefois pu faire autrement – de s’en couper abruptement à l’aide de remparts mentaux ; murailles dont la persistance anachronique devient gênante voire paralysante pour l’ensemble du fonctionnement psychique.

Faire face à l’irruption du désir sexuel

De manière plus spécifique, Thérèse Tremplais-Dupré (1986) explique le recours de l’adolescent à l’écriture par la nécessité de s’accomoder de la mise en place – toujours déstabilisante – du désir sexuel : « l’élaboration d’une autre scène, celle de l’écriture, tient de la conjuration, de l’exorcisme ; face à l’éclatement pulsionnel, au chaos possible, il tente de réaliser dans l’élaboration, qui a valeur de contre-investissement, l’unification de soi-même ». De la même façon, Philippe Gutton (1986) voit dans l’écriture adolescente « le réaménagement ou l’aménagement d’une capacité à être seul avec la présence de la feuille de papier figurant le lecteur à venir, sans crainte de son intrusion ». Cet essai de mise en cohérence de ce qui est ressenti échoue massivement chez les jeunes qui souffrent de troubles importants de la personnalité et dont le rapport à la réalité est très défaillant, donnant lieu à un délire et/ou à des hallucinations. Chez l’adolescent fou, l’écriture tourne à vide. Cette activité échoue foncièrement à contenir les émotions et les sensations corporelles. Ici, les phrases « s’épuisent dans une condensation, une sursymbolisation » ; les mots « ont pour fonction de remplir, de saturer le texte, pour masquer le vide d’un temps intérieur inexistant, donnant l’impression au lecteur d’un univers irrespirable ».

Mots de filles, mots de garçons

Adolescents et adolescentes n’utilisent pas le langage écrit de manière identique. Pourquoi les journaux intimes sont-ils principalement tenus par les filles, par 80 % des lycéennes, contre 27 % seulement des lycéens, d’après une enquête réalisée par Jean-Pierre Albert (1993) ? Sans doute parce que les adolescentes recourent préférentiellement à l’introspection, à la rêverie, pour faire face à la crise propre à leur âge.

Le psychanalyste François Ladame (1986) discerne des particularités selon le sexe dans l’écriture adolescente. Chez les filles, l’écrit fonctionnerait comme « une enveloppe capable de se remplir et de se vider » au rythme des représentations que l’adolescente tire de ses expériences intérieures et relationnelles. Une fois ces représentations « éjectées » sur la feuille, la jeune fille retournerait puiser des identifications dans le monde extérieur, et ainsi de suite. Chez les garçons, l’écriture n’obéirait pas à ce double mouvement de dépôt et de détachement vis-à-vis de ce qui est déposé dans l’écrit, mais à une quête effrénée et narcissique de l’image maternelle, source d’un amour infini pour l’enfant qu’il fut : « une tentative éperdue de capture de l’objet idéal archaïque tout-puissant, pour se fondre avec lui, devenir lui ». Les textes correspondants sont imprégnés d’émotions extrêmes et couplées : le « triomphe omnipuissant » et la «honte impuissante».

L’écriture comme rite de passage

La psychanalyste Thérèse Tremblais-Dupré (1988) voit dans l’écriture adolescente « l’expression directe de soi, centrée sur soi, pulsionnelle, écriture d’action essentiellement projective qui interpelle l’autre pour se trouver soi-même. Dans ce va et vient, l’adolescent tente de faire advenir une inscription qui l’individualise ». Sous l’effet de la puberté – source de transformations physiologiques et psychologiques considérables -, cette écriture « chargée de corporéité (…) retrouve dans la lecture et la transcription du monde et de soi les émois des explorations primitives, des déchiffrements à travers le corps de la mère ». Se préparant à accepter l’ambivalence de ses sentiments, le jeune « étreint pour rejeter, embrasse pour se séparer ». Tremblais-Dupré insiste sur le caractère entier des écrits adolescents : les valeurs clés y comportent volontiers une majuscule – par exemple l’Amour ou la Liberté – qui signe le retour d’émotions infantiles où le sujet portait sur lui-même un regard nimbé d’idéal. Elle établit un parallèle convaincant entre la tenue d’un journal intime par un jeune et les rites de passage qui ont lieu dans les sociétés traditionnelles, dont les étapes ont été décrites par l’anthropologue Mircéa Eliade (1970) :

1) La mort à une vie antérieure. De même que le rite de passage traditionnel se déroule dans un terrain sacré dont sont exclus les adultes du sexe opposé, par exemple une cabane dans la forêt, le journal intime est « un lieu secret de séparation, jalousement gardé et pourtant désigné à un possible sacrilège » puisqu’il porte souvent les mentions « Confidentiel », « Interdiction de lire ce cahier » ou encore qu’il est scellé par un petit cadenas. 2) La rupture avec les liens de l’enfance. Dans son journal, l’adolescent laisse souvent éclater son désir de changer de vie, à savoir dépendre le moins possible des autres ; en premier lieu des parents. Il y critique facilement ses proches, voire les insulte sur le papier. Mais le fait de « se dégager de l’emprise pour trouver une réponse au « qui suis-je ? » implique l’inquiétude sur l’identité narcissique ». Une régression psychique vers l’indifférenciation des sexes s’opère. Ce mouvement chaotique se traduit notamment par des plaintes et des reproches concernant l’apparence corporelle. 3) La naissance à un être nouveau, l’appropriation du monde et de soi-même. Le jeune consigne dans son journal « ses commentaires sur les personnages de ses lectures, son admiration pour des personnages illustres, pour un professeur ou un ami ». Il s’intéresse aussi aux « ancêtres », comme pour effacer la génération de ses parents et « s’instituer engendreur». Chaque rite suppose qu’une ou plusieurs personne(s) garantisse(nt), observe(nt) et cautionne(nt) son déroulement. A ce titre, Tremblais-Dupré pense que l’adolescent s’adresse dans son journal à un « double imaginaire » qui fonctionne comme un « pare-excitation ». Favorisant le déploiement d’un « espace transitionnel intérieur », cet autre joue le rôle d’un passeur entre « le passé archaïque de toute-puissance » et « l’anticipation frappée d’inconnu ». Le journal cesse quand « le miroir maturant a permis la réassurance narcissique et l’investissement de la réalité sociale ».

Montrer que l’on possède un « jardin secret »

Qui dit rite initiatique dit secret, cryptage. De fait, quel que soit son destinataire, l’écriture adolescente n’est pas toujours décodable, sauf par des initiés. Le texte est parfois un langage secret partagé par quelques individus. On pense à une célèbre affirmation du psychanalyste Donald Winnicott (1988) : « L’adolescent ne veut pas être compris » ; en premier lieu de ses parents. La psychanalyste Sophie de Mijolla (1986) voit dans ce désir de non-communication une « rétorsion contre ce que l’enfant a pu vivre d’incompréhensible et d’inaccessible dans les propos et les attitudes des adultes ». Ce désir remplit une fonction précise : il s’agit de « confronter l’autre, supposé curieux, à son impuissance devant l’opacité inattendue de cet enfant qu’il croyait connaître ». En substance, si l’adolescent ne désire pas être compris par ses proches adultes, il cherche par l’écriture à les surprendre en « attirant l’attention sur le fait qu’il y a du secret », notamment en laissant traîner des enveloppes collées et des cahiers cadenassés. Qu’est-ce que le jeune dérobe tout en en exhibant l’inaccessible support matériel ? Le plus souvent, les potentialités sexuelles nouvelles qu’il expérimente – la masturbation voire les premiers rapports intimes – et qui prouvent qu’il a cessé d’être un enfant. Mais il peut aussi s’agir de considérations au vitriol sur les valeurs (morales, éducatives, politiques, etc.) défendues par les adultes, qu’il s’agit d’incriminer et contre lesquelles l’adolescent fourbit sa propre conception du monde. Il est important de comprendre que le jeune ne souhaite pas mettre ses parents sur la piste de la nature de ce secret ; il ne veut pas le leur dévoiler, mais leur montrer qu’il existe. C’est une façon de leur dire qu’il commence à faire des expériences cruciales qui ne requièrent plus qu’ils en soient informés et qu’ils les approuvent. Pour cette raison, « l’éventuelle découverte par les parents de ce qu’ils ne devaient pas lire est bien ressentie par l’adolescent comme une sorte de viol de son intimité qu’il est prêt à dénier de l’avoir moindrement provoqué ». Au fond, l’écriture est utilisée comme un relais par lequel le jeune affirme et constate à ses propres yeux qu’il a mûri et qu’il continue à grandir, « en attendant que les autres et sa propre activité lui renvoient de lui-même l’image d’un Je réellement devenu autre ». Au total, l’adolescent qui écrit « oppose au monde adulte un secret vide qui n’a de sens que l’affirmation d’une différence ou d’une identité autre».

La passion d’écrire

Vous me demandez si vos vers sont bons (…). Votre regard est tourné vers le dehors; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide (…). Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous, à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? ». Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. (Rainer-Maria Rilke)

Les adolescents qui écrivent dans un dessein littéraire obéissent à des motivations très diversifiées : la sensibilité ; l’orgueil ; l’affirmation de soi, dans l’immédiat et à travers le souci de faire trace ; l’acharnement à construire un refuge intellectuel. Ces motivations résultent toutes d’un besoin inconscient de délimiter un cadre pour y articuler de façon régulière les traces psychiques de ce qui a été pensé, ressenti, senti et fait. Notons également que certains jeunes n’ont pas attendu d’être adolescents pour écrire ; ils poursuivent ainsi une activité existant depuis l’enfance.

Je pense que c’est notamment lorsqu’un adolescent se rend compte qu’il ne pourra pas indéfiniment se laisser envelopper – et se ressourcer ainsi – par les livres qui comptent pour lui, et ceci sans qu’il s’en sente rejeté, qu’il peut décider de passer à l’écriture littéraire. Cette activité traduirait alors la nécessité de prolonger soi-même, de nourrir en quelque sorte le corps livresque qui a jusqu’alors intellectuellement et affectivement porté et sustanté le jeune. Ce serait une affaire de décramponnement (partiellement) réussi par rapport à un ou plusieurs « texte-mère(s) » (les livres que l’on préfère), sorte de sein dont l’éloignement – quand les choses se déroulent de manière satisfaisante – ne détruit psychiquement pas et ne rend pas destructeur.

L’écriture adolescente n’est pas toujours une expression fugace et sans grande valeur littéraire de la manière dont un jeune s’accommode des inévitables turbulences de l’âge dit ingrat. Certains écrivains devenus célèbres étaient des adolescents et, pour des raisons diverses, n’ont écrit qu’à cet âge. Ce fut le cas d’Arthur Rimbaud – qui rédigea tous ses textes entre quinze et vingt ans -, de Raymond Radiguet – qui fit de même entre quatorze et vingt ans -, d’Anne Frank et de Lautréamont.

L’éruption volcanique d’un étudiant zélé, explorateur d’archives et de bibliothèques

et brûlant d’ambition, livre un livre de jeune, abîme de génie. (Hermann Hesse,1943)

Si la plupart des écrivains donnent le meilleur de leur œuvre à l’âge adulte, c’est souvent au moment de l’adolescence qu’ils font leurs premières armes scripturales. L’activité d’écriture est alors bouillonnante. Comme l’explique finement Eliott Jaques (1974), l’épanchement des sentiments et des images excède alors le souci de la forme. Prenons un exemple. Ecrivain mélancolique s’il en fut, Jean-Paul Sartre confia pourtant à l’âge de vingt ans : « j’ai l’ambition de créer : il me faut construire, construire n’importe quoi mais construire (…). Je ne peux pas voir une feuille de papier blanc sans avoir envie d’écrire quelque chose dessus ».

Certaines écritures d’adolescence, donc, réussissent. Observons que deux écrivains précoces – Raymond Radiguet et Victor Hugo – vécurent adolescents une sexualité épanouie. On sait que le roman Le diable au corps (1921), publié à l’âge de 19 ans et qui dépeint une idylle passionnée entre un adolescent et une jeune femme – François et Marthe -, est le récit autobiographique à peine déguisé de la liaison torride que Raymond Radiguet eut pendant la Première guerre mondiale avec Alice, la femme d’un homme parti au front. On sait également que marié à l’âge de vingt ans, Victor Hugo fut particulièrement sensuel avec son épouse. Mais l’activité d’écriture n’a pas réussi à encadrer efficacement l’existence d’autres personnes illustres, dont la trajectoire a tourné au désastre à l’âge adulte.

C’est le cas d’Arthur Rimbaud. Ce poète cessa curieusement d’écrire à l’âge de vingt ans et parcourut ensuite l’Europe pendant trois ans, de manière erratique. En 1878, il entreprit mystérieusement de gagner l’Abyssinie, où il vécut d’activités commerciales éprouvantes et peu rémunératrices et où il eut l’occasion de railler rageusement ses écrits d’adolescence lorsque des voyageurs l’informèrent qu’il commençait à être littérairement reconnu à Paris, où certains de ses textes avaient été publiés. Souffrant d’un cancer du genou, il regagna précipitamment la France et sa famille en 1891 et mourut à l’âge de 37 ans. Observant que le départ de Rimbaud pour l’Afrique coïncida avec la nouvelle de la mort de son père, le psychanalyste Alain de Mijolla (1981) explique l’abandon sans appel de la littérature et l’adoption d’un mode de vie radicalement différent par un phénomène d’« identification inconsciente » au père. Militaire de carrière et évoluant à travers l’Europe et l’Afrique du Nord, le capitaine Rimbaud fut le plus souvent absent du foyer familial. Il ne revenait que pour mettre (régulièrement) enceinte son austère épouse Vitalie, qu’il quitta définitivement à la suite d’une dispute conjugale. Arthur avait alors six ans et sa mère, furieuse, effaça « toutes les empreintes du fuyard : aucune photographie, aucun portrait. Le silence autour d’une existence à laquelle nul ne doit plus faire illusion ». Comme le note Alain de Mijolla, « quelles rêveries le garçon imaginatif n’a-t-il pas dû échaffauder autour de ce rutilant capitaine un peu soudard, un peu ivrogne, qui apparaissait pour quelques coups de gueule et quelques nuits d’amour, puis s’envolait vers d’incroyables aventures et de mirifiques contrées, non sans avoir semé au ventre de la mère un enfant de plus ? Le seul être qui ait su tenir tête à la terrible Vitalie ». Les péripéties militaires de cet homme et son goût pour l’écriture – puisqu’il rédigea de talentueux rapports et esquissa une « grammaire arabe » – stimulèrent certainement l’imagination du jeune garçon et furent probablement à l’origine de l’orientation scripturale de sa créativité. Mais le fait que cet homme fut trop absent dans la réalité et (surtout) du discours de sa mère – que l’intéressé surnommait, en référence à un texte de Victor Hugo, « la bouche d’ombre » – n’aurait à terme pas permis à l’adolescent de se dégager, par l’expression écrite, de l’ombre portée de l’inconscient maternel : « Incapable de s’ériger en père de son oeuvre, Rimbaud s’en est châtré, la coupant de lui ». D’une façon comparable, Jean-François Marty (1999) estime que Rimbaud illustre le fait que « le rétrécissement de son monde sur l’incestueux pousse l’adolescent à l’acte (écriture, fuite ou crime) pour tenter de sortir de l’enfermement qu’il organise », faute de pouvoir refouler et élaborer « la tentation obsédante » de l’inceste. Le maniement créatif des mots se révélant insuffisant pour qu’il puisse se sentir exister – c’est-à-dire pour prendre sans danger de la distance vis-à-vis de l’influence psychique menaçante exercée par sa mère -, Rimbaud n’eut que la ressource de se ruer dans l’action erratique, où son père l’avait également précédé. Mais à la différence de son géniteur, il se ferma complètement à l’expression écrite ; ainsi qu’à l’expression orale (comme en miroir avec sa mère), puisque les personnes qui le côtoyèrent en Afrique furent unanimement frappées par son silence. Notons que le versant verbal de la fragile identification paternelle fit en dernier lieu retour sous la forme d’un délire, en mai 1891, alors que Rimbaud avait été rapatrié à Marseille et amputé d’une jambe : la terreur de ne pas se trouver en règle avec les autorités légales et d’être contraint d’effectuer son service militaire malgré son état de santé !

Cette observation nous a permis d’entrevoir les liens forts qui existent entre l’utilisation du langage par les adolescents et leur besoin d’inscription généalogique. C’est ce point que nous allons à présent développer.

Conforter l’inscription généalogique

Je suis le fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, (…) j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue. (Lautréamont, 1869)

La verticalité transgénérationnelle rassure l’enfant. Elle lui procure le confort d’être assigné à une place garantie par l’autre, dominant mais surtout protecteur. L’adoles-cent, lui, se sent écrasé par cet axe ; c’est vertigineusement et dans un contexte de rapports de force qu’il est provoqué à y redéfinir sa place. Sa maturation l’invite à réaliser cette réinscription, mais ses parents peuvent avoir du mal à l’admettre (par envie et par peur d’être générationnellement supplantés). La perception adolescente du monde se « gouffrise » alors. On songe ici aux vertiges gouffreux évoqués par Pascal et par Baudelaire… Le jeune atténue ce vertige par le caractère générationnellement horizontal des relations qu’il noue avec ses pairs, et par le partage d’une culture adolescente. Cette situation suggère l’image d’une plateforme ascensionnelle où l’on se tient en groupe. Concrètement, il peut s’agir d’occuper le terrain en créant un brouhaha, par exemple dans les transports en commun ; le message implicite est alors : « Je provoque et j’incommode les adultes par ma façon de m’exprimer, donc j’existe ». Le droit adolescent à la parole se cherche douloureusement ; il implique de remettre en question l’image des personnes sur lesquelles l’on s’appuyait jusqu’alors, de briser donc les idoles familiales. Chaque agrégat adolescent a inconsciemment des allures de coalition contre l’adulte et ses vœux inconscients de meurtre (« du futur faisons table rase ») envers les générations qui lui sont postérieures.

Dans la transmission de la langue s’opère une tension généalogique. Comme l’explique le juriste et psychanalyste Pierre Legendre (1993), « avant d’être les enfants de nos parents, nous sommes les enfants du texte », c’est-à-dire d’une culture et, donc, d’une langue. La question est : comment s’inscrire dans ce patrimoine culturel en y mettant sa marque ? Des blocages peuvent surgir à l’endroit de cette transmission. Par exemple, des parents d’origine étrangère ne parlent jamais leur langue maternelle, ni entre eux ni à leurs enfants, comme s’ils en avaient honte. Dans d’autres cas, l’adolescent supprime certains mots de son vocabulaire, parce qu’il a senti que ces mots provoquent des réactions émotionnelles vives et incompréhensibles chez ses parents, en lien avec des expériences marquantes dont il n’ont jamais parlé à leurs enfants et qui constituent donc des secrets de famille.

A l’orée de notre vie, nous sommes donc « parlés » par nos proches avant de pouvoir utiliser nous-mêmes les mots, de nous « raconter ». Mais c’est aussi la condition de l’acquisition du langage par le nourrisson, étape essentielle dans le processus d’humanisation. Car tout ce que nous faisons, ressentons et pensons doit être nommé par nous et recueillir l’approbation de nos interlocuteurs pour être, en retour, accepté par nous et donc intégré dans notre Moi. Ainsi, un adolescent qui déclare à un proche « Je suis triste depuis que grand-père est mort » sera aidé dans son « travail » de deuil si un proche lui répond « Je comprends que tu sois triste. C’est tout à fait normal. Tu aimais beaucoup ton grand-père et il te le rendait bien. J’ai ressenti la même chose lorsque j’ai perdu un oncle il y a quelques années, etc. ».

Au cours de l’enfance, le langage était vivifiant et en quelque sorte amniotique ; il représentait le lieu naturel, l’objet transparent et familier de l’expression avec les proches. Lorsque survient l’adolescence, les mots, soudainement difficiles à manipuler, deviennent presque un objet étranger, que l’on s’acharne à se réapproprier, comme s’il avait été perdu… De fait, beaucoup de jeunes ont le sentiment que la parole leur est tantôt volée, tantôt soufflée. Souvent, l’adolescent ne se reconnaît guère dans ce qui est dit de lui, notamment par ses parents, ce qui peut le rendre méfiant à l’égard du langage. Corrélativement, il a fréquemment l’impression de ne pas trouver le bon mot pour s’exprimer, que la parole est toujours inadéquate pour nommer ce qui est ressenti et pour penser ce qui, venant de l’autre comme de soi, paraît si étrange, si inaccessible.

Jean-Jacques Rassial (1990) considère que les distorsions du langage parlé (le verlan, la condensation de mots, mais aussi le mutisme) et que l’écriture à l’adolescence constituent – au même titre d’ailleurs que la fugue ou l’errance – une interrogation très vive des liens sociaux. Il s’agit en particulier de vérifier que l’arrimage généalogique tient bon, de conforter la place symbolique dans la filiation : je suis le fils ou la fille de tel père et de telle mère. Journaux intimes et poèmes sont ainsi travaillés par une passion généalogique, qui peut s’adresser « aux grands-parents, à un ancêtre, à Dieu, à la Femme ou à tout adulte extérieur à la cellule familiale auquel le jeune fait jouer le rôle d’un maître. Un risque rôde alors : celui « de ne trouver qu’un maître pervers, ou un mort dont la présence est quasi-hallucinatoire, ou encore de perdre ses repères symboliques dans cette quête ».

L’observation de Jean-François, présentée par Colette Fiatte (1987), semble illustrer en négatif ces réflexions. Incité à tenir un journal, cet adolescent turbulent n’écrit qu’une page. Dans un style étrangement cursif, il clame qu’il n’a pas de nom : il sait que sa mère était tombée enceinte de lui parce qu’un fermier lui imposait des rapports sexuels. Chassée, elle rencontra ensuite un homme qui accepta de donner son nom au nourrisson : le nom du père adoptif, pas celui du père biologique (dont on peut penser qu’il est par contre farouchement tenu secret par la mère…). Selon Fiatte, si ce jeune n’a pas pu poursuivre son journal intime, « dans lequel nombre d’adolescents aiment à se dire, aiment à se regarder pour parvenir à se nommer, après avoir joué avec des identités possibles, empruntées, délaissées, retrouvées, aménagées », c’est parce que le chemin de la croissance psychique est barré par le manque du père biologique : « né d’un abus anonyme, plus rien ne lui paraît possible ».

S’accomoder de l’influence transgénérationnelle de secrets familiaux

On lave son linge sale en famille avec les cendres des aïeux.

(Jules Renard)

L’écriture adolescente vise parfois à contrebalancer les effets psychiques des zones d’ombre de la famille en recourant à la créativité. Cette occurrence n’est pas très fréquente. Notre expérience clinique suggère en effet que la plupart des jeunes qui sont aux prises avec un tel dysfonctionnement psychique tentent – surtout s’il s’agit de garçons – de se débarrasser du traumatisme constant qui en résulte en passant compulsivement et brutalement à l’acte (Hachet,1996 et 2001). Quoi qu’il en soit, écrire en réaction aux effets psychiques douloureux du secret douloureux d’un autre constitue alors une activité vitale sur le plan psychique. Une influence transgénérationnelle aliénante donne au sujet l’impression qu’il est prisonnier du destin. Dans ce contexte, écrire peut avoir pour but de tenir orgueilleusement tête au « C’est écrit » fatidique, auquel le jeune oppose le fait qu’en dépit des mauvaises fées qui se penchèrent sur son berceau, il peut prendre une part active dans l’écriture de sa vie ; sa capacité de penser, de sentir et d’agir n’a pas été fixée une fois pour toutes par sa sensibilité aux incohérences de son entourage affectif précoce.

Dans ce contexte, la feuille blanche est investie à la façon d’un territoire qu’il faut répétitivement aménager pour – en référence à une expression du psychanalyste Lucien Mélèse (2000) – « aller de la hantise à l’habitable ». Face à cette occurrence, le psychologue doit convier l’adolescent à se poser une question précise : qui pourrait alors s’exprimer par sa main ? Certains jeunes semblent en effet traversés par d’énigmatiques discours, au travers de l’abondance déconcertante desquels ils tentent de trouver leur propre voix (voie). Certaines expressions juvéniles ont des allures de « ventriloquie » psychique et certains écrits juvéniles paraissent avoir été dictés. Une enseignante américaine de littérature comparée, Avital Ronell (1988), a posé les premiers jalons de l’étude des « haunted writings », c’est-à-dire des écrits qui paraissent « hantés » par l’influence transgénérationnelle du secret d’un autre… Ces textes communiquent au lecteur une étrange impression d’anachronisme. Le philosophe Emile Michel Cioran (1987) rapporte ainsi qu’une de ses connaissances, étrangère à la littérature et à qui il lut Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud, s’exclama : « On dirait que ça vient du tertiaire ». Se basant d’ailleurs sur une célèbre affirmation de Rimbaud dans la lettre du 14 mai 1871 à Paul Demeny – « Je est un autre » -, Nicholas Rand (2001) rappelle que le « Je » n’est pas strictement équivalent au nom propre qui figure sur la carte d’identité et précise que la construction de l’identité a pour ennemis psychiques, entre autres, l’impact transgénérationnel des drames familiaux : « Je est habité par des ascendants dont les histoires calamiteuses, les secrets, les deuils, les humiliations ne permettent pas au « je » de vivre sa vie ».

Ces considérations nécessitent de préciser pourquoi les adolescents confrontés à un héritage psychique aliénant peuvent recourir à des moyens variés, mais toujours compulsifs – c’est-à-dire accomplis au nom d’un « C’est plus fort que moi » -, pour tenter de faire cesser la souffrance qui en résulte pour eux : parler ou écrire ; dessiner ; se ruer répétitivement dans les prises de risques agies, qui incluent la consommation régulière (Hachet, 2000) voire addictive de substances psychoactives (drogues licites et illicites).

Le psychanalyste Claude Nachin (1993) a montré que chez un individu qui, enfant, a été soumis à l’influence transgénérationnelle d’un secret de famille, la nature des symptômes est liée à la façon dont l’enfant a perçu l’existence du se

Complément d’information

Winnicott, D.W. « L’immaturité de l’adolescent », dans Conversations ordinaires, Gallimard, 1988

S’appuyant sur divers travaux psychanalytiques, cet article examine d’abord quelques-uns des rôles que l’activité d’écriture joue dans l’assimilation des conflits psychiques inhé-rents au processus d’adolescence : renforcer la cohérence psychique en organisant des mots sur une feuille, faire face à l’irruption du désir sexuel, satisfaire un besoin d’introspection naissant (plus marqué chez les jeunes filles), mettre en place un véritable rite de passage et montrer que l’on possède un « jardin secret ». L’auteur développe ensuite des liens entre la passion d’écrire à l’adolescence et le désir de conforter l’inscription généalogique, notamment lorsque le jeune est confronté à la nécessité psychique de s’accommoder de l’influence transgénérationnelle de secrets familiaux.

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